Jeanine Rivais

L'AVENIR DE L'ART BRUT ET SINGULIER FACE A UNE MARGINALITÉ EN ÉBULLITION

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 COURT HISTORIQUE DE L'ART SINGULIER


D’abord il y eut l’"Art brut", mot créé par Jean Dubuffet pour désigner l’Art asilaire qu’il collectionnait avec la plus vive curiosité depuis que l'avaient fait connaître Marcel Réja avec "L'Art chez les fous" publié en 1907, puis Hans Prinzhorn publiant "Expressions de la folie" en 1921. Ce faisant, il amorçait une ère où entraient en scène des autodidactes jusque-là oubliés derrière les murs de leurs asiles, en milieu carcéral, ou seuls au fond de leur jardin, moqués, méprisés, considérés comme des fous, à tout le moins des marginaux. Ces gens-là sculptaient sur tout ce qui leur tombait sous la main ; peignaient sur les plus invraisemblables supports ; collaient mies de pain, papiers et épluchures… composaient poèmes ou pictogrammes… se souciaient comme d’une guigne des réactions qu’ils suscitaient… créaient simplement pour souffrir moins ; oublier leur solitude ; sans conscience ni volonté d’être considérés comme, ou de devenir des artistes. Sans désir, surtout, de vendre ces œuvres qui embellissaient leur vie et le cadre misérable dans lequel elle se déroulait.

Et soudain, leurs productions furent reconnues, encensées, exposées, muséifiées même ! Et tandis que ces créateurs anonymes qui s’étaient mis à l’ouvrage en toute ignorance du monde extérieur, demeuraient en leurs huis clos, leurs œuvres devenaient un art à part entière et prenaient la clef des champs.

En même temps, Jean Dubuffet, ayant interdit, à la fin des années 30, l’emploi du terme "Art brut" , déclenchait une véritable déferlante de néologismes (L’Art immédiat ; les Friches de l’Art, La Création franche, l’Art cru, l’art intuitif, l’Art spontané, l’Art médiumnique, l’Art du bord des routes, l’Art insitic (inné), l’Art différencié, l’Art en marche, l’Art en marge...) Sortis de l’imaginaire de gens concernés par ces créations étranges ; et qui, finalement, s’inscrivaient toutes dans une même démarche solitaire, un même esprit riche, foisonnant, protéiforme ; s’intégrant au fil du temps à une mouvance qui, après l’Art hors-les-Normes d’Alain Bourbonnais à la Fabuloserie de Dicy (Yonne), et les Singuliers de l’art (exposition de 1978 au Musée d'Art Moderne de Paris), allait constituer l’ART SINGULIER. 

Mais, rétorque-t-on souvent, tout art ne doit-il pas être singulier ? Bien sûr que si ! Mais dans le cas de l’Art Singulier, il y fallait des majuscules, car sa connotation si particulière, tellement spécifique désignait outre l’originalité et le talent autodidactes, des créations situées dans une absolue marginalité.

Trois quarts de siècle se sont écoulés. Le terme "Art brut" qui aurait dû demeurer entre les murs du musée de Lausanne, n’en finit pas de courir le monde. Dans le même temps, que s’est-il passé dans le microcosme de l’Art Singulier ? En sont devenus partie prenante, nombre de gens formés par les Beaux-arts, soucieux de se libérer des carcans contemporains, et sincèrement désireux de trouver dans cette marginalité, une fraternité, une convivialité qu’ils ne trouvaient nulle part ailleurs. Et puis les autres, ceux qui sentaient le vent tourner…

Quoi qu’il en soit, finie la seule création autodidacte ! Une nouvelle vague était née, qui traversa plusieurs décennies. Mais ces nouveaux venus, non plus "indemnes de culture artistique"(¹) mais possédant souvent de solides connaissances, étaient trop remuants pour rester dans le monde réservé où étaient cantonnés jusque-là leurs prédécesseurs. La mouvance Singulière grandit de façon tentaculaire, conservant encore, heureusement, beaucoup de fraîcheur et de sincérité. Et puis, très vite, elle commença à essaimer…

 

DANS CES CONDITIONS, COMMENT CET ART S'EST-IL ECHAPPE DE SES CARCANS ?

Classer les inclassables, c'est bien ce qu’ont essayé de faire au début du XXe siècle, ceux qui, comme Marcel Réja, Hans Prinzhorn déjà évoqués, Jean Dubuffet, sont allés chercher les œuvres de pauvres êtres créant jusque-là "en toute ignorance derrière les murs de leurs asiles" (¹) ! Et depuis près d'un siècle, nées au fond de leur village ou dans l'isolement d'un jardin, les variantes de ces œuvres ont été tour à tour appelées "asilaires", "populaires", "naïves", "brutes", etc. Toutes créations que Jean Dubuffet avait appelées "Art brut" et qui, au fil de l'histoire, sont devenues "Art singulier" ou "hors-les-normes". 

 Qu'est-ce qui, dans la deuxième moitié de ce XXe siècle où tant de choses ont changé, alors que désormais des artistes d'origines les plus diverses se revendiquaient de ce label, a donc généré une motivation suffisante pour que des amateurs se mettent à animer, à consacrer tout leur temps à des musées réservés à l'Art brut (La Fabuloserie d'Alain Bourbonnais, La Création franche de Gérard Sendrey…) ; et surtout, à des festivals d’Art singulier ? Sans doute, dans les deux cas, beaucoup de passion pour les œuvres marginales ; et dans le second, dans la foulée de Danielle Jacqui qui en fut l'initiatrice, de Marthe Pellegrino, de Louis Chabaud, la même passion, un intérêt depuis longtemps vivace, un brin de nostalgie, et l’amour des artistes. Tout cela dans la marginalité, avec la volonté d'élargir l'horizon de ces créateurs perdus dans un monde sans pitié.

 

Aujourd’hui, malgré bien des changements, l’Art Singulier, porteur de tant de richesses, de fantasmes et de formes tellement inattendues, continue à susciter surprise et émotion. Mais il s’exprime désormais dans un champ aussi large et diversifié que l’Art dit contemporain. Souvent côte à côte avec lui, d’ailleurs. Subséquemment, il reste à se demander, compte-tenu du fait que, trop souvent les artistes se réclament de ce label sans même connaître son histoire, combien de temps il résistera au chant des sirènes, et préservera sa si passionnante hors-normalité ? Tous ces créateurs en se dégageant des formes classiques, en s’emparant de matériaux inédits, en concoctant des œuvres originales, réinsufflent de la vie dans l’art, le désacralisent, le popularisent certes, mais que sont devenues les définitions antérieures ?

 

 Subséquemment, OU SE SITUE, PAR RAPPORT A L'ART SINGULIER, LE MOUVEMENT CREE PAR SEBASTIEN RUSSO ?


Il va de soi que cette démarche, née en 2017, se comprend dans l'émancipation de ses exposants par rapport à l'histoire mais se veut toujours dans la marginalité. Pour s'en assurer, le lecteur doit résoudre les deux problématiques d'un véritable paradoxe entre les apparences et le désir final : Côté apparences, l'appellation, en effet, s'est affranchie des définitions précédentes, puisque Sébastien Russo a choisi "LES DETRAKTES" pour désigner les actuels marginaux. Et ce titre semble contenir toute sa démarche ; tiré, assurément, de la création préalable de sa revue TRAKT, qu'il précise en la définissant "REVUE, BRUTE ET SINGULIERE". En effet, le préfixe "dé" étant privatif, suggère : "qui est sorti de". Alors, sortie de sa revue "Trakt", toute cette mouvance qui tourne autour de lui ? D'ailleurs, la revue elle-même, n'était-elle pas née d'un sentiment de manque, l'impression qu'aucune publication n'était prête à se consacrer exclusivement aux états d'âme des actuels marginaux ? Et, côté désir final, il est évident que les Détraktés de Sébastien Russo, s'ils approuvent à deux mains cette scission, se sentiraient bien seuls face à la contemporanéité officielle, et qu'ils désirent rester blottis dans le giron singulier où ils agissent dans la plus grande liberté, batifolant de page en page de la revue, se retrouvant dans l'amitié de manifestations hors-les-normes… Ce que le bon sens populaire définirait comme : "Vouloir le beurre et l'argent du beurre" !

 D'ailleurs, côté apparences, Sébastien Russo n'affirme-t-il pas sa différence et son attachement au label singulier, en déclarant dans l'une de ses préfaces : "Comme un blues, bien rasé et tiré à quatre épingles, les pages se mêlent et s'entremêlent dans les couloirs des salles d'attente de l'art. L'art, vous avez dit ! l'art, et surtout les chemins de traverse de l'art, celui qui reste figé dans les sourires des grands élus, des grands galeristes, vous savez, l'Art brut ! Dès qu'on prononce "Art brut" : "Ah oui, l'art des fous !" L'art des marginaux, de ceux qui refusent le système, des inaccessibles de l'art des galeries, des grandes institutions qui se partagent le grand gâteau…" !

Décla(ma)ration à laquelle fait écho, côté désir, une autre définition, de Jeff Roland cette fois : "On est un groupe d'artistes internationaux qui se sont retrouvés pour échanger et partager leurs coups de coeur pour d'autres artistes qui méritent un peu de lumière. On en est a un stade où chacun fait connaissance ; et où on construit -avec dans l'esprit l'organisation d'événements auxquels nous prêtons un avenir-, entre artistes qui visent l'entraide et la bienveillance au lieu d'une compétition acharnée".

 

Peu importe, donc, que les écrivains/lecteurs/et autres de la revue, ou les futurs exposants des festivals déjà programmés par l'audacieux Russo aient étudié l'art ou soient autodidactes ! Mais chaque médaille a son revers. Ce serait manquer d'objectivité de ne pas voir que la Singularité est grandement menacée par ces nouveaux marginaux, qui, animés désormais du souci de vendre, ne se contentent plus du seul plaisir de créer, mais reproduisent trop souvent (bien que s'en défendant) l’attitude des artistes et des voies officiels soucieux de réussite.

 

Par ailleurs, même s'ils se sentent en confiance dans les manifestations encore dites singulières, leur volonté d’exposer “partout” les place en porte-à-faux par rapport à l’attitude singulière conventionnelle : nul, en effet, n’est doté du don d’ubiquité : comment demeurer "Singulier" au sens originel, c’est-à-dire hors des voies trop foulées; et dans le même temps, les fouler soi-même ? La question non ambiguë est donc : Ces festivals programmés dans des lieux bien convenables et non plus insolites, sont-ils toujours des festivals d'Art Singulier ? Dans le cas contraire, ne faudrait-il pas trouver une autre appellation pour ces nouvelles mouvances au final tellement dissidentes ? Est-ce la raison pour laquelle, bien que continuant à se référer à l'Art singulier, Sébastien Russo a choisi un nom complètement différent pour définir sa démarche ?

Par contre, il semble que, quelle que soit sa position anarchique par rapport aux définitions de naguère, sa volonté soit avant tout de veiller à ce que ses manifestations se déroulent chacune comme "une rencontre : rencontre des artistes, rencontre des histoires, rencontre des idées, rencontre des regardeurs… des rencontres qui entraînent bonheur et questionnement" (²). Et que ces artistes que, bon an mal an, rien ne détourne (à ce jour) de leur monde marginal, s’expriment en toute liberté et livrent leur monde intérieur à qui veut prendre le temps de les regarder, de les écouter.

Apparences garanties, donc ! Désirs avançant cahin-caha. Aujourd'hui, comme hier, festivals accueillants, conviviaux. Au cours desquels ces Singuliers sans l'être continuent consciemment ou non, en dépit des tentations, à créer la plupart du temps par besoin d'être en prise directe avec leur vécu, avec le sensitif.

 

Alors, le public qui, en 2020, rejoindra les lecteurs de Trakt et viendra visiter les Détraktés de Sébastien Russo dans les festivals prévus ici et là, ne doit pas s'attendre à trouver des productions bien corsetées, mais d'une fraîcheur, d'une rutilance toutes particulières, osant les expressions créatrices les plus inattendues, y déclinant à l’infini humour, souffrance, plaisir, quotidien et fantasmes, liberté et insolence. Et advienne que pourra ! 

 Jeanine RIVAIS


(¹)Jean Dubuffet.

(²) Marthe Pellegrino, fondatrice du Festival de Banne en France, en 2000.